MediasCitoyens
Forum MédiasCitoyens 2012

Radios associatives de la FM à Internet (atouts, enjeux et perspectives)

Texte de la conférence de Pascal Ricaud lors du Forum MédiasCitoyens 2012
Maître de conférences à l’université de Tours, Pascal Ricaud était l’un des conférenciers invités du Forum MédiasCitoyens 2012. Nous publions ici l’intégralité de son intervention sur le thème : "Radios associatives de la FM à Internet (atouts, enjeux et perspectives)".

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Radios associatives de la FM à Internet (atouts, enjeux et perspectives)

 

Pascal RICAUD

Maître de Conférences en Sciences de l’Information et de la Communication (71e section) - Université François Rabelais de Tours, Equipe COST (Construction Sociale et Politique des Territoires), UMR CNRS 6173 CITERES

 

Une histoire mouvementée, une solidarité active nécessaire

A la suite du mouvement des radios libres et pirates, les radios associatives étaient nées de la volonté décentralisatrice du législateur, d’offrir des moyens d’information et d’expression de proximité, notamment pour des communautés régionales, immigrées, mais aussi des mouvements sociaux – à l’image de Radio Lorraine Cœur d’Acier dans le bassin de Longwy - dont les revendications et les actions avaient un ancrage local … Plus globalement ces radios étaient faites par le local pour le local. Ainsi a-t-on vu émerger une offre adaptée à ces attentes et prenant acte de la création d’un certain nombre de radios libres, légalisées ensuite dès 1982, suite à la loi sur l’audiovisuel du 9 novembre 1981. Les pratiques du média radio se sont segmentées, en même temps que des associations, le plus souvent privées de moyens, ont trouvé un média dont le coût, la souplesse technique, le mode de diffusion, étaient adaptés à leurs besoins et contraintes.

Les alternatives médiatiques au niveau local ont émergé en marge de médias qui n’étaient pas spécifiquement locaux, ni uniquement au service ou tournés vers le local : en l’occurrence la PQR, souvent en situation de monopole, et les stations régionales, puis locales publiques de France 3 et Radio France (aujourd’hui le réseau France Bleu) …

Les radios associatives, et plus largement les radios indépendantes, depuis 1981 ont dû traverser plusieurs zones de turbulence, remettant en question en particulier leurs fragiles équilibres financiers :

  • le non renouvellement de nombreuses fréquences de radios locales associatives et indépendantes commerciales pourtant en bonne santé par la CNCL en 1986-1987 ;

  • une première remise en question du Fonds de soutien et un non renouvellement de la commission d’attribution entre 1986 et 1988 (suite à loi du 30 septembre 1986, dite loi « Léotard ») ;

  • la menace d’une réduction du Fonds de soutien (mai 1994) et le décret sur la publicité locale qui accompagnait la loi du 1er février 1994, dite loi « Carignon », permettant un large accès à la publicité locale aux stations de catégories D et E diffusant au moins 20% de programmes locaux (manne financière dont pouvaient être privées alors les radios de catégories A et B…) ;

  • ou encore en mai 2006 la proposition par le Ministère de la Culture et de la Communication de la création d’une aide financière sélective accordée sur projet éditorial, pour partie, remettant alors en question le mode de fonctionnement du Fonds de Soutien à l’Expression Radiophonique …

Relevé ces différents défis, ces différentes remises en question n’est possible que par l’existence de solidarités actives (dons, soutiens logistiques et juridiques, échanges de programmes et coproductions …) de la part des auditeurs, d’associations et institutions, de fédérations syndicales. Sans oublier le Fonds de Soutien, exemple d’autant plus remarquable qu’il n’a pas d’équivalent ailleurs.

Les radios de catégorie A qui se présentent dans la charte des radios citoyennes de la CNRA comme locales, citoyennes, indépendantes et solidaires, ont su faire jouer et maintenir cette solidarité. Leur avenir passe plus que jamais par une logique de réseau, d’entraide, de coopération et, pour certaines, par une politique d’échange, de mutualisation, de constitution de fonds sonores, d’archives à usage collectif, … Internet, notamment, peut favoriser cette évolution.

Etre un média alternatif c’est cultiver sa différence et être innovant

Ces médias alternatifs sont aussi des médias engagés. Engagés dans la défense des droits d’une minorité sociale, culturelle. Engagés en publicisant ou en offrant une tribune publique à des revendications, recommandations, ou des opinions, des idées dissonantes. Ainsi dans un paysage médiatique national où les médias d’opinion tendent à se raréfier, et peinent à renouveler leurs publics, les radios associatives contribuent non pas à la réactivation d’une sphère publique plébéienne, mais plus modestement à l’expression de groupes minorisés, marginalisés ou dominés, en situation de résistance (Sénécal : 1995).

Pour Michel Sénécal les médias communautaires renvoient à la notion de résistance, qui définit d’abord un cadre d’action ayant comme scène le territoire local et régional et comme protagonistes les laissés pour compte de la société et des médias. Il rajoute que dans ce sens « elle a une proximité idéologique avec ce qui est parallèle, populaire, alternatif, libre, ce qui relève de la contre-information ou de la démocratisation ». Cette définition peut être appliquée à un certain nombre de radios associatives qui se positionnent comme des médias citoyens, de communication sociale et de proximité.

Du point de vue des publics, les médias alternatifs s’opposent aux médias de masse institutionnels et commercialisés. Alors que ces derniers voient un public-consommateur, la pratique alternative tient à restaurer l’image du public-citoyen impliqué dans le processus communicationnel. Les projets médiatiques qui sauront donner toute leur place à la créativité et la participation des publics – autrement dit à l’appropriation du média par les publics -, produiront une adhésion et une fidélisation nécessaire à leur pérennisation… Même présents sur le web, c’est au départ leur ancrage local et leurs liens avec les mouvements associatifs, comités de quartier, ou encore avec les structures éducatives …, qui rendront possible une telle ambition.

Une des questions que je me pose aujourd’hui, c’est comment les radios indépendantes, plus spécifiquement associatives, peuvent prétendre proposer des alternatives, en étant différentes et innovantes, tant sur un plan éditorial que d’un point de vue plus social, si elles ne sont pas présentes en même temps sur Internet et sur la bande FM, afin d’offrir des contenus enrichis et des modes d’implication/participation de publics diversifiés ?

Quelles mutations pour demain ? (les radios associatives à un tournant de leur histoire)

Dans un récent article en ligne de la CNRA on pouvait lire : « Il ne faut pas (…) se laisser manipuler par les défenseurs de l’IP (radio sur Internet) qui prônent une technologie peu coûteuse et immédiatement accessible. L’IP ne peut se substituer ni à la FM analogique ni à la RNT, elle rendrait les radios associatives dépendantes des fournisseurs d’accès Internet et des moteurs de recherches ! Comment rester visible, noyé au milieu de milliers de programmes diffusés sur le Web ? Comment lutter contre le référencement payant ? Quelle garantie quant à l’anonymat des auditeurs ? L’IP c’est la traçabilité de l’auditeur ! »1

Comme le rappelle par ailleurs un article publié en ligne sur owni.fr, d’un côté, il est vrai que le développement incontrôlé des webradios pose la question de nouvelles modalités de contrôle par le CSA et conditionne également la pratique de l’écoute de média à l’abonnement à un service internet. Au contraire la RNT concerne la bande FM, déjà régulée, et elle est basée sur l’utilisation gratuite qu’est la ressource hertzienne. La radio IP, notamment défendue par Pierre Bellanger, est un modèle basé sur le ciblage des auditeurs, ambition à vocation commerciale contraire à l’esprit des radios associatives.2 Ce sont deux philosophies, deux visions qui s’affrontent.

Néanmoins doit-on forcément opposer la radio sur Internet (IP) et la RNT ? Pourquoi ne pas envisager l’un et l’autre ? Ce type de discours ne fait pas forcément avancer le débat, en cristallisant une opposition de points de vues à travers deux modes de diffusion. En plus d’être idéologiquement marqué, il est en partie daté dans son appréhension d’Internet, faisant écho aux mêmes critiques passées des défenseurs du web comme espace de liberté, en opposition aux mass-médias – et par extension aux médias traditionnels. La toile engloutirait les webradios associatives … La visibilité des radios associatives face aux radios nationales, aux réseaux musicaux serait différente mais pas moins importante que sur la bande FM aujourd’hui. Le rapport de force ne serait ni inversé, ni pour autant renforcé … Hormis la question néanmoins importante de leur présence improbable sur les smartphones et autres tablettes numériques.

On est actuellement à un tournant décisif et pourtant le débat est plus que jamais politique – avec un CSA qui semble disqualifié et discrédité - et il met en exergue plus que jamais deux logiques fondamentalement différentes : l’une basée sur l’économie de marché, l’autre sur une indépendance rendue possible cependant par le FSER et parfois les collectivités locales. Il ne s’agit pas de penser en termes de substitution mais en termes de complémentarité des modes de diffusion et plus largement des médias. L’histoire des médias l’a constamment démontrée …

Il n’y a pas d’incompatibilité non plus entre un ancrage local et la diversification des modes de diffusion, d’autant plus que beaucoup de radios associatives ont des projets éditoriaux qui dépassent la question de l’ancrage territorial. A moins que nous les considérions uniquement comme des radios de pays, en référence à leurs aires de diffusion autorisées, les radios en langues régionales ou bilingues, elles-mêmes, le plus souvent périphériques, échappent à cette emprise du local, de par la dimension transfrontalière et/ou diasporique de leurs publics.

De plus concernant le développement des radios FM, notamment associatives, sur les réseaux numériques, le législateur a plutôt bien fait les choses.

L’article 33.1 de la loi sur l’audiovisuel modifiée du 30 septembre 1986, prévoyait déjà le principe de conventionnement pour les services radios diffusés ou distribués par des réseaux n’utilisant pas des fréquences accordées par les CTR. Au contrario les radios on-line déjà présentes sur le réseau hertzien, donc déjà soumises préalablement à autorisation auprès des CTR (la dernière vague d’appels à candidatures datant de 2010), ne sont soumises à aucun conventionnement. Les stations de Radio France (autrement dit les sociétés nationales de programmes) sont également exemptées de ces démarches légales.

L’autre critère de discrimination est le budget annuel du service radiophonique. Ceux dont le budget annuel est inférieur à 75000 euros ne sont soumis qu’à une déclaration préalable auprès du CSA. Ainsi les webradios associatives, communautaires, non commerciales peuvent bénéficier plus particulièrement de cette disposition.

Par ailleurs, depuis juin 2005 elles peuvent diffuser leurs émissions en simultané sur Internet en toute légalité, suite à un accord signé par la CNRA avec les quatre principales sociétés d’auteurs : la Sacem, la SACD, la Scam et la SDRM. Les sites des radios associatives peuvent diffuser leurs contenus en streaming sans surcoût, ce qui est un point important.

Proximité, accessibilité : un vocabulaire commun aux radios libres et à Internet

Accessibilité, proximité, liberté (des ondes, « libre antenne ») sont les mots clefs qui résument peut-être le mieux les différents projets éditoriaux et sociétaux des radios associatives, et la diversité ce qui caractérise certainement le mieux cette catégorie de médias (Lenoble-Bart et Mathien : 2011).

L’accessibilité c’est l’ouverture de l’antenne et une couverture de l’information, événementielle, qui se distingue clairement de celle des autres médias. Comme j’ai pu le vérifier à l’occasion de recherches datant maintenant de quelques années en Pays Catalan et Basque en France, elles ont permis à de nouveaux acteurs locaux de prendre la parole alors qu’ils étaient quasi-absents des pages locales de la presse régionale..

Ainsi, d’un côté on pouvait constater une surreprésentation de certaines institutions étatiques telles que les préfectures, sous-préfectures, des instances économiques (CCI), politiques (Conseils Généraux), juridiques, des structures publiques d’Etat qui leurs sont rattachées. De l’autre une représentation plus importante des structures associatives culturelles et sociales, des mouvements politiques non étatiques, des syndicats intercommunaux ou, encore, d’assemblées consultatives particulières aux « pays » tels que les Conseils des Elus, les Conseils de Développement …

Autrement dit se dégageaient déjà dans les années 90 des espaces d’expression spécifiquement locaux, marquant la volonté d’une plus grande proximité de ces radios – non seulement avec les mouvements sociaux, revendicatifs – mais aussi avec des instances qui symbolisent plus la démocratie participative que la démocratie représentative.

Aujourd’hui cette accessibilité est totale avec Internet et elle amplifie un phénomène de diversification et segmentation des publics. Pour les radios associatives, s’adressant à des communautés régionales, cette approche segmentée est beaucoup moins présente. Ces radios ont été le plus souvent profondément attachées à un territoire, un lieu. Leurs projets médiatiques sont largement liés au principe d’une proximité territoriale. Ils s’inscrivent clairement dans la volonté de réactiver, dynamiser un territoire local, un pays à travers son tissu social, économique, culturel, éducatif … Le local n’est pas une abstraction, mais une réalité singulière reflétée, vécue, symbolisée par une zone de diffusion spécifique, une aire journalistique reposant avant tout sur des réseaux d’informateurs, de connaissances, attachés à une localité, à un bout de territoire. Le local, fait pour le local, par le local.

Cette formule s’applique clairement aux radios locales sur la bande FM. Pour leurs formes on-line ou les webradios, même si le mode de diffusion n’est pas en soi un frein à l’ancrage local si on y prend garde, le fait de devenir accessible à tous, d’élargir clairement et volontairement leur auditoire pour certaines, voire de créer de nouveaux modes d’interactivité (dédicaces en ligne, forums), pourrait entraîner des ajustements au niveau des contenus, services, voire des lignes éditoriales proposées.

Ainsi si nous prenons les exemples d’AYP FM et de Radio Arménie, il s’agit de deux radios FM s’adressant non pas seulement à la communauté arménienne de France, mais à deux communautés immigrées spécifiques, intégrées dans deux régions différentes : l’Île de France pour la première, la région Rhône-Alpes pour la seconde. Si elles diffusaient déjà conjointement certaines émissions, s’adressant à l’ensemble des Arméniens de France, les contenus et services en ligne ne vont-ils pas évoluer vers une offre plus globale, moins différenciée à terme, alors que les programmes en FM reflèteraient plus clairement des réalités locales vécues sensiblement différentes ?

D’un autre côté, si nous prenons l’exemple de Radio Arménie, Internet peut plus facilement lui permettre de remplir la mission qu’elle s’est fixée. En effet, elle cherche non seulement à donner corps à un micro-espace public, celui de la communauté arménienne installée en région Rhône-Alpes en premier lieu, mais aussi à s’inscrire dans un espace public plus large, multiculturel, renvoyant à diverses identités et territorialités : « concernant l’expression arménienne, Radio Arménie tente à la fois de représenter la communauté régionale et la diaspora, mais aussi l’Arménie dans sa diversité. Elle se veut également être pertinente dans la proximité en faisant de la communication sociale et de l’éducation populaire ses priorités, par des débats sur tous les problèmes touchant les citoyens » au niveau local.

On voit bien ici le défi et la difficulté consistant à penser en même temps global et local, à prendre en compte les vécus locaux et des problématiques qui dépassent largement les frontières étatiques, à penser citoyenneté et en même temps en termes de communautés. Seulement il faut pouvoir gérer aujourd’hui ce qui pouvait apparaître hier comme contradictoire … Mais il s’agit aussi de produire du lien social, et de faire tenir ensemble dans une société, des individus, des groupes, des communautés, des classes sociales que tout semble séparer par ailleurs …

L’accessibilité, d’un point de vue technologique, prend d’autres formes mais se caractérise aussi par de nouvelles inégalités et ruptures (en termes d’équipements, de compétences et pratiques intégrées) concernant Internet. Du point de vue des équipements néanmoins, cette inégalité d’accès est de moins en moins importante puisque plus de 70% de la population française avait un accès à Internet en 2011.

Aujourd’hui la proximité est de moins en moins synonyme de contigüité mais de continuité, dans un environnement informationnel et communicationnel, qui se caractérise de plus en plus par son aspect réticulaire, une interconnexion des individus dépassant largement les frontières géographiques, mais aussi culturelles et sociales dans une certaine mesure. Les marqueurs culturels et sociaux néanmoins, l’emprise des territoires d’origine et où s’inscrivent les appartenances communes, demeurent.

La proximité entres les webradios (ou les radios on-line) et leurs publics se caractérise aussi par une interactivité synonyme de feed-back, de partage, de participation, voire de collaboration (web collaboratif).

Vers de nouvelles pratiques radiophoniques correspondant à de nouveaux usages des TIC

Les niveaux et les étapes d’appropriation d’une innovation technologique ou d’un nouveau média présentent quelques constantes. L’appropriation de l’innovation peut se résumer à quatre principales étapes qui distinguent aussi le niveau de pratique, voire d’expertise, de l’utilisateur, donc son autonomie face à l’outil technologique :

  • l’assimilation correspond à l’adoption d’usages prescrits (donc à un manque de distanciation par rapport à l’outil technologique que l’on subit plus qu’on ne le maîtrise) ;

  • l’intégration est un premier niveau d’appropriation correspondant à des usages jugés utiles, sélectionnés en fonction des besoins de l’utilisateur (démarche pragmatique) ;

  • l’adaptation correspond à un premier pas vers l’autonomie de l’usager qui va adapter ses usages à ses besoins, ses envies …, ce qui nécessite tout de même une certaine dextérité, un certain niveau de compétence ;

  • l’appropriation totale correspondant enfin à des usages construits et stabilisés dans le temps, donc à une certaine maîtrise de l’outil.

On pourrait distinguer 4 variables qui jouent un rôle important dans l’appropriation d’une nouvelle technologie de communication : le rapport aux autres (la manière dont on est en relation avec les autres, les interdépendances, inter-influences), le rapport à soi (confiance en ses aptitudes, estime de soi …), le rapport au temps (temporalités culturelles, rythme de vie, temps accordé à l’usage de TIC …) et au territoire (espace de vie, espace vécu, représentations spatiales).

Les radios de pays, locales, correspondent à des lieux au sens anthropologique du terme, c’est-à-dire un espace qui se définit en même temps par sa dimension identitaire, historique et relationnelle. Elles s’adressent à des communautés particulières d’auditeurs, à des publics qui partagent une même appartenance, des liens, éventuellement une mémoire, des temporalités, espaces communs, donc une mémoire et des représentations communes. Ce socle commun peut favoriser une appropriation collective, des usages partagés des radios on-line …

Les radios associatives – du moins celles que je classe dans les radios communautaires et les radios généralistes de proximité – présentent de réels atouts pour fidéliser rapidement sur le web des publics qu’elles ont préalablement fédéré, qui partagent un même espace-temps, des liens forts et plus ou moins denses, des représentations et une mémoire commune liées à un territoire …

De la radio FM à la radio 2.0 : les mutations d’un média enrichi

Nous sommes indéniablement à un tournant décisif (Cheval et Wuillème : 2008), au niveau des modes d’écriture, de production et de pratiques radiophoniques (Gago : 2008).

Au préalable il faut déjà préciser ce qui rapproche et différencie les radios locales des « webradios locales » (issues du local), tant du point de vue des caractéristiques de diffusion, de réception, que du point de vue des contenus et services mis à disposition des publics …

Il apparaît clairement dans le tableau ci-dessous que la webradio présente des avantages en termes de diversification et complémentarité des contenus proposés, grâce à la diversité des médias utilisés. De même en termes de pratiques elle offre une plus grande souplesse et autonomie aux publics qui ne subissent plus la linéarité du média de flot traditionnel (en hertzien), mais peuvent sélectionner, réécouter, consulter de manière asynchrone les contenus proposés par la webradio (direct, écoute en ligne différée, podcasts …). Enfin si la radio locale hertzienne offre un périmètre de diffusion et une interactivité limités, la webradio peut élargir son audience, penser ses contenus en fonction d’un public localisé ou global, et a les moyens techniques de créer de l’interactivité (réactions, dialogue, participation en ligne) donc de devenir un média de communication à part entière. Leur dimension communautaire est importante. Les radios locales associatives – en particulier celles qui offrent une réelle alternative du point de vue de l’information, de l’animation et de la participation des publics -, hertziennes ou on-line, ont une dimension communautaire indéniable, étant pensées et faites à la base pour une communauté spécifique ou pour favoriser le dialogue, l’interconnaissance … entre différentes communautés. Néanmoins le web offre plus de possibilités de faire vivre une communauté ou de produire une communauté on-line spécifique autour de la radio elle-même.

Il est cependant évident que la radio FM est à ce jour plus performante en termes d’accessibilité et mobilité sur un plan technique et économique.

 

Critères

Radio locale(diffusé en mode hertzien)

Webradio locale

1.

Média(s) utilisé(s)

Son

Son, écriture, image, image animée

2.

Temporalité de consultation

Synchronie, linéarité

Asynchronie, consultation fragmentée

3.

Périmètre de diffusion

Local

Global

4.

Interactivité

1/5

4/5

5.

Création et animation d’une/des communauté(s)

3/5

4/5

6.

Accessibilité

4/5 (récepteurs payants mais pas chers et multiformes, écoute gratuite)

2/5 (récepteurs payants -smartphones, accès payant -> abonnement Internet)

7.

Mobilité

4/5 (postes de radio portables et miniaturisés)

2/5 (Internet mobile non encore généralisé)

 

Soyons objectifs. Si l’usage du web, y compris pour les radios associatives, devient une constante du point de vue de la diffusion, en revanche l’ère de la « radio 2.0 » n’est encore qu’un lointain objectif pour beaucoup de radios indépendantes. L’analyse de la situation des radios associatives de l’agglomération grenobloise présentée par Maria Holubowicz3 est à cet égard assez parlant (voir tableau ci-après) … Encore que nous soyons ici en présence de radios qui ont toutes amorcé le tournant numérique, ce qui n’est pas le cas par exemple de l’ensemble des radios associatives en Pyrénées Atlantiques. Evidemment il faudrait déjà disposer d’une cartographie du web complète et mise à jour pour les radios on-line (d’origine hertziennes) sur le territoire français, afin d’en saisir les disparités et pouvoir en identifier les causes ou les raisons.

 

Fonctionnalité web 2.0

Radios équipées (sur 9 radios disposant d’un site web)

1.

Ecoute en live sur Internet

  1. Radio Grésivaudan (généraliste)

  2. Radio Kaléidoscope (généraliste)

  3. New’s FM (généraliste)

  4. Phare FM (communauté protestante)

  5. RCF Isère (communauté catholique)

  6. Radio Kol Hachalom (communauté juive)

  7. Radio Passion (musique française-seniors)

  8. Max FM (musiques électroniques)

  9. Radio Campus (radio étudiante)

2.

Liens vers l’extérieur

  1. Radio Grésivaudan

  2. New’s FM

  3. Phare FM

  4. RCF Isère

  5. Radio Kol Hachalom

  6. Radio Campus

3.

Flux RSS/Atom

  1. Radio Grésivaudan

  2. New’s FM

  3. Phare FM

  4. RCF Isère

  5. Radio Campus

4.

Présence sur les réseaux sociaux

  1. New’s FM

  2. Phare FM

  3. Radio Campus

  4. Radio Kaléidoscope

  5. Radio Kol Hachalom

5.

Disponibilité d’autres espaces communautaires/interactifs (commentaires, forums, tchats, sondages)

  1. New’s FM

  2. Phare FM

  3. RCF Isère

  4. Radio Kaléidoscope

  5. Radio Kol Hachalom

6.

Podcast, archives sonores

  1. Radio Grésivaudan

  2. Phare FM

  3. RCF Isère

  4. Radio Kol Hachalom

Une typologie permet de classer les radios selon leur niveau d’intégration de la technologie numérique. On peut ainsi distinguer les webradios, des webradios multimédia (ou enrichies), des webradios 2.0 :

La webradio correspond au mode de diffusion, exclusivement sur Internet. A la différence de la radio on-line qui est une radio FM à la base, et présente en même temps sur Internet.

La webradio multimédia qui en dehors de la diffusion en ligne de ses programmes sonores (continuum/ flot permanent), propose d’autres types de contenus mis à disposition des usagers (ou parlera alors de webradio augmentée ou enrichie).

La webradio 2.0 ou radio 2.0 est interactive (au mieux participative et collaborative). Elle se caractérise par le partage (grâce aux blogs, aux réseaux sociaux …) et par la participation de ses utilisateurs (commentaires, forums, blogs persos, réseaux sociaux …). C’est une radio qui a achevé sa convergence … (Jenkins : 2008).

Toute webradio (ou radio on-line) aujourd’hui peut être considérée comme enrichie. Aucune ne réduit le web à un simple réseau de diffusion. Elles sont toutes multimédia et riches de contenus et services plus ou moins diversifiés.

Internet est globalement une chance et une alternative pour nombre de médias (presse, radios), dans le sens où il permet de définir et diffuser des contenus en fonction de cibles ou segments d’audience très diversifiés, de produire et diffuser de l’information autrement (archives sonores, compléments d’information sous la forme écrite/ iconographique …), de proposer simultanément des programmes (musique, chroniques, journaux …), des rubriques pratiques, des forums de discussion (par exemple). Internet, peut permettre plus d’interactions et d’échanges, plus de proximité entre les radios et leurs publics.

Internet offre également l’opportunité de faire coexister la nécessaire professionnalisation de ces radios et l’expression des auditeurs, des bénévoles à travers :

1) Le collectage et la diffusion de contenus éditoriaux hétéroclites portés par des blogs, des sites personnels,

2) La rediffusion de sons, de podcasts proposés y compris par les auditeurs,

3) La mise en place de réseaux de correspondants,

4) La connexion avec des réseaux sociaux visant notamment à faire vivre l’information en la soumettant aux réactions des internautes, à la discussion, à l’enrichissement, à la correction, à la confrontation des points de vues, voire à la controverse …

5) La possibilité d’une offre multimédia, même ponctuelle, à travers des live streaming notamment combinés avec des réseaux sociaux comme Twitter pour créer de l’interactivité, de la participation directe/ en temps réel.

La rupture numérique, évoquée plus haut, concerne aussi les diffuseurs, autrement dit les radios associatives. Même s’il peut exister des résistances, des réticences face à la technique, cette inégalité d’accès et de développement d’applications web est essentiellement liée à une inégalité au niveau des moyens financiers, des équipes plus ou moins importantes et disponibles, des compétences, ce qui pose toujours la question de la professionnalisation ou d’une certaine expertise sur les deux derniers points.

A ce propos, on peut observer et distinguer trois types d’acteurs autour des radios associatives : les bénévoles (assurant pour partie l’animation de l’antenne, le fonctionnement technique), les professionnels et les auditeurs (apportant parfois un soutien logistique, financier ... nécessaire à la survie de la station). Seulement il y a toujours eu une certaine porosité entre ces trois catégories. Il est artificiel de vouloir distinguer ceux qui écoutent ces radios de ceux qui les font. Avec l’actualité mais surtout les perspectives d’une diffusion multi-supports, la multiplication des moyens de communication utilisés, cette indistinction devient d’autant plus flagrante.

Parole prise, parole donnée : vers une autonomie des publics et un risque d’individuation ?

Les dimensions collaboratives et participatives avec les apports du web 2.0 font émerger de nouvelles catégories d’acteurs intermédiaires (Granjon : 2001), mais aussi un renouvellement des formes du militantisme (expression/ mobilisation) à travers les médias (Cardon et Granjon : 2010). Cette diversification se fait aussi au risque d’un processus d’individuation, d’une perte du collectif si celui-ci n’est pas entretenu par ailleurs par les radios associatives, notamment dans le cadre de mobilisations à caractère social et politique (pétitions, manifestations, commémorations).

Il s’agit d’observer et mettre en lumière les nouveaux modes d’expression, de participation radiophoniques et de voir aussi en quoi ces radios on-line continuent à réactiver la diversité des modes d’expression (Cheval : 2006) et des cultures (régionales, nationales, transnationales) ou renouvellent cette diversité, en redessinent les contours à travers l’émergence et la structuration de nouvelles communautés on-line à géométrie variable (Ricaud : 2011). Par ailleurs avec d’autres moyens plus interactifs/participatifs, dans quelle mesure prolongent-elles ou font-elles évoluer la mission déjà dévolue aux radios associatives : « […] une mission de communication sociale de proximité, entendue comme le fait de favoriser les échanges entre les groupes sociaux et culturels […] » ?

Dans un monde où communiquer c’est de plus en plus apprendre à cohabiter et gérer les discontinuités (Wolton : 2009), les différences qui séparent des populations autrefois séparées et aujourd’hui interconnectées, cette mission revêt une plus grande importance encore.

Un dispositif technique, en particulier pour des émissions de débats générant réactions, adhésions, polémiques … - qui permette de proposer une émission online en direct mais aussi sous la forme de podcasts, tout en ayant son propre blog et/ ou sa page facebook ; un tel dispositif de plus en plus fréquent également sur certaines webradios associatives permet plus de circulation de l’information, plus d’échanges, de discussions, de créer le buzz, et, in fine, de générer plus de trafic, de drainer de nouveaux internautes-auditeurs. Sachant que ces radios bénéficient déjà au préalable d’auditoires, certes restreints, mais particulièrement impliqués et attentifs.

Le risque n’est pas négligeable de voir néanmoins ces médias ne plus s’appuyer, à terme, sur ce qui fait lien entre les auditeurs-internautes ; et ne plus les appréhender à travers une même appartenance communautaire (reliance à soi et aux autres, donc sociale), à travers les signes et les repères qui les réunissent et font sens collectivement. La fonction de reliance sociale (objectivation et réactivation de l’appartenance sociale d’un individu à un groupe donné) reconnue traditionnellement à la presse – notamment régionale ou locale – et qui caractérise particulièrement les radios communautaires, ne serait plus assurée. Aux relations primaires – culturelles et sociales - mises en avant par ces médias, pourrait se substituer une approche plus massificatrice des webradios, basée au moins partiellement sur d’autres dénominateurs communs, qui seraient alors plus ceux de la société de consommation, du fait de la trop grande diversité des publics auxquels elles s’adressent.

Conclusion ouverte (quel espace public médiatique pour demain ?)

Puisqu’on parle de médias citoyens, de communication sociale et participative ici, je veux quand même poser un regard critique sur les mutations technologiques et organisationnelles en cours et sur leurs possibles conséquences à terme, si ces logiques de développement riches de perspectives et de promesses, sont déconnectées d’un nécessaire ancrage territorial, des communautés d’auditeurs pour lesquelles ces radios ont été initialement pensées (du moins en théorie), et des réseaux de solidarité/ de soutien locaux (notamment associatifs) qui les ont en partie faites vivre et animées …

Après avoir assisté à l’émergence d’une mosaïque d’espaces publics médiatiques ou de micro-espaces publics à partir de la fin des années 70 – avec le développement des radios libres d’abord jusqu’au développement encore récent des télévisions de pays -, on assiste maintenant non plus seulement à un morcellement, à un émiettement de l’espace public – qui n’est et n’a toujours été d’ailleurs qu’un concept, un modèle de référence – mais peut-être déjà à :

1) une homogénéisation des formes, des spécificités de ces micro-espaces publics, notamment provoquée par une professionnalisation accrue (risque d’exclusions et d’émergence de médias journalistiques fonctionnant uniquement avec des professionnels spécifiquement et semblablement formés, avec des compétences techniques accrues) ; par une intensification des coproductions, des banques de programmes (réduction de l’espace d’expression et de participation directe des populations locales, symbolisée notamment par la réduction des programmes en direct, plus fréquents dans les années 80 et 90) …,

2) une complexification ou un brouillage de ces micro-espaces publics avec le développement ou l’accès de ces radios à Internet, pays sans carte où la notion de proximité est à repenser, où le dénominateur commun n’est plus seulement une identité territorialisée mais aussi une identité à tiroirs et mouvante,

3) une segmentation des publics, une diversification des pratiques liée à la superposition de communautés pour lesquelles ces radios avaient été initialement pensées et de communautés on-line, à géométrie variable, construites autour de centres d’intérêts, ou au mieux de valeurs communes. Cela se complique encore avec notamment les webradios diasporiques qui s’adressent à des populations éparpillées à travers le monde, partageant une même origine, mais se caractérisant par des hybridations culturelles, des acculturations qui entraîneront des ajustements au niveau des contenus.

 

Bibliographie

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1CNRA, article du 24 septembre 2012, source : www.cnra.fr ; http://www.cnra.fr/RNT-le-CSA-doit-il-revoir-ses

2« Les radios associatives au cœur de la numérisation des médias » (Julie Heurtel), 4 novembre 2010, owni.fr http://owni.fr/2010/11/04/les-radios-associatives-au-coeur-de-la-numerisation-du-media/

3Maria HOLUBOWICZ, « Les radios associatives à l’ère du web 2.0 : l’exemple grenoblois », communication présentée dans le cadre de la journée d’études GRER-COST, Les (web)radios communautaires : des médias alternatifs et participatifs , Université François Rabelais, Tours, 14 janvier 2012.


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