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Point de vue

Radios : 30 ans de "liberté"

Le 10 mai prochain sera aussi l’anniversaire des radios libres. L’occasion de s’interroger sur cette notion de liberté à la lumière des récents évènements qui ont agité Skyrock. La liberté est-elle possible dans un système commercial, lorsque les contenus éditoriaux dépendent des marges financières réclamées par des actionnaires ? Pour leurs trente ans, les radios, à l’image des associatives, doivent retrouver leur vocation première : être des outils au service de la diversité et de la créativité culturelles.

Le récent et brutal débarquement du PDG de Skyrock, Pierre Bellanger, puis sa réintégration par son actionnaire principal Axa semble parfaitement illustrer le jeu d’ombres et d’illusions auquel s’adonnent depuis les années 80 les radios commerciales qui se proclament "Radios Libres".

Si l’on ne peut se réjouir des manières certes sauvages mais assez peu surprenantes des actionnaires velléitaires face à celui qui reste un visionnaire de la radio commerciale, l’on ne peut toutefois rester sans voix lorsqu’on entend ses plus fervents défenseurs se retrancher derrière le mot "liberté".

De quelle liberté parle-t-on ? De celle qui consiste à raconter grossièrement n’importe quelle banalité aux heures de grande écoute ? Cette liberté est certes importante dans le principe, mais l’intérêt de sa mise en pratique reste sans doute encore à mesurer.

De quelle liberté parlent les radios qui se disent "libres" tandis qu’elles enferment la créativité musicale dans des carcans commerciaux ? Lorsque Skyrock s’est emparé du créneau du rap, NTM et I Am avaient déjà envahi les bacs des disquaires, la scène rap française se développait dans une créativité enthousiaste, autonome, inventant derrière les deux grands groupes précurseurs un rap français conscient, engagé et libre, un rap à textes, un rap citoyen, un rap de poètes.

En prenant les rênes de la diffusion et donc de la production rap française, Skyrock a relégué cette créativité à l’arrière plan, dans les arrières salles, ne promouvant que quelques titres choisis et préformatés dans l’objectif de rendre "l’impertinence solvable".

Les radios ont pu se dire "libres" car elles furent libérées en France par une décision politique forte : celle de l’autorisation en 1981 de la diffusion sur la bande FM. Cela permit à de nombreuses radios jusqu’alors pirates de devenir légitimes. Parmi ces radios pirates, certaines étaient des radios musicales, militant pour une liberté de diffusion artistique face au désert culturel des grandes ondes publiques. D’autres étaient des radios militantes, des radios de luttes sociales dont se revendiquent aujourd’hui encore une grande partie des radios associatives.

Les grandes radios musicales commerciales actuelles ont détourné cette liberté première, acquise de haute lutte. Elles sont régies par des systèmes commerciaux qui étouffent au contraire la liberté et la créativité musicales, préférant les produits préformatés aux talents artistiques. Les scènes musicales dites "émergentes", "locales", "alternatives", ne sont plus représentées que sur les radios associatives ou sur certaines radios du service public.

Les radios sont libres dans la loi depuis 1981. Elles ont trente ans en ce mois de mai 2011. Mais pour les bénéfices financiers, une grande partie d’entre elles a préféré renoncer à la liberté réelle, préférant rester libre de continuer dans les fers qu’elle se sont elles-mêmes choisis....

Mais la vraie liberté est celle qui donne un sens à la radio : celle de diffuser des contenus riches et diversifiés, la liberté d’être un outil culturel au service de la démocratie.

Alors que les grandes radios commerciales se préoccupent des marges financières de leurs actionnaires, les radios associatives, non commerciales, continuent de cultiver cette liberté et de promouvoir la diversité culturelle dans leurs territoires. Le budget annuel d’une radio associative est en moyenne 6 à 7 fois inférieur aux seuls revenus d’un PDG de grande radio commerciale. Avec ce budget, la radio fait en général vivre deux à trois salariés, participe au développement local de son territoire, forme des habitants, et fait vivre des scènes culturelles locales dans une grande diversité...

C’est pour cette diversité musicale et culturelle que se sont battues les radios pirates. C’est aussi pour que la radio et ses contenus soient de véritables outils démocratiques au service des citoyens et de l’éducation populaire. C’est cet état d’esprit que l’anniversaire des trente ans doit célébrer.

Thierry Borde


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