Jean Ferrat : les poètes ne meurent jamais
En mars 2007, Info RC, la radio en milieu scolaire du bassin d’Aubenas a permis la rencontre de Jean Ferrat avec une quinzaine de jeunes du lycée Marcel Gimond d’Aubenas. Un entretien réalisé à Antraigues, où le poète raconte son parcours, son engagement, sa vision du monde.
Quelques jours après la mort du poète, cette émission prend une dimension particulière, pleine d’émotion mais aussi d’humanisme et d’optimisme. Pleine de cette certitude que les mots du poètes résonneront encore longtemps dans la mémoire des générations. Pleine de cette générosité qui ne pouvait naître qu’en Ardèche, dans la rencontre d’un immense poète et d’une radio humaniste. suite
"M’en voudrez-vous beaucoup si je vous dis un monde
Où l’on n’est pas toujours du côté du plus fort"
Aux premiers sons de tambour de Nuit et Brouillard survient au fond des yeux l’infinie détresse de l’humanité face à sa propre négation.
"Ils étaient vingt et cent, ils étaient des milliers
Nus et maigres, tremblants, dans ces wagons plombés
Qui déchiraient la nuit de leurs ongles battants
Ils étaient des milliers, ils étaient vingt et cent"
(...)
"Ils s’appelaient Jean-Pierre, Natacha ou Samuel
Certains priaient Jésus, Jéhovah ou Vishnu
d’autres ne priaient pas, mais qu’importe le ciel
ils voulaient simplement ne plus vivre à genoux"
Engagées ou non, ses chansons sont toujours des chansons d’amour. Mais de cet amour de l’humanité et du monde qui fait du poète un sage. Pour Jean Ferrat l’humanité est une. Mais son côté, s’il faut en choisir un, est celui des opprimés. Sa France est "celle dont monsieur Thiers a dit : qu’on la fusille", celle des travailleurs, celle de la lutte, "la belle, la rebelle". D’ailleurs, sa "môme, elle pose pas pour les magazines, elle travaille en usine à Créteil."
Ardéchois d’adoption, il habitait la commune d’Antraigues qui lui avait inspiré sa plus célèbre chanson, La Montagne. Cette montagne ardéchoise, si belle, si proche de ces principes essentiels qui font que l’homme est homme, et pourtant désertée par ses habitants obligés de s’exiler pour trouver du travail et un faux confort moderne.
"Ils quittent un à un le pays
pour s’en aller gagner leur vie
loin de la terre où ils sont nés"
(...)
"Ils seront flics ou fonctionnaires (...)
il faut savoir ce que l’on aime
et rentrer dans son HLM
manger du poulet aux hormones".
Et pourtant...
"Mais ils savaient tous à propos
tuer la caille ou le perdreau
et manger la tomme de chèvre"
dans ce pays aride,
"où les hommes ont l’âme bien née
noueuse comme un pied de vigne"...
Poète visionnaire. Ecrite en 1964, La Montagne pressent déjà les déséquilibres causés par l’exode rural, les leurres d’une société qui pousse ses populations à abandonner leurs territoires et leurs modes de vie pour les précariser et les rationaliser dans des banlieues urbaines. Peuples et territoires sacrifiés à l’hôtel du productivisme et du consumérisme.
En 2007, Info RC, la radio scolaire du bassin d’Aubenas a permis la rencontre de Jean Ferrat avec une quinzaine de jeunes du lycée Marcel Gimond d’Aubenas. Un entretien réalisé à Antraigues, où le poète raconte ses jeunes années de chanteur dans les cabarets parisiens, ses rencontres, avec Zizi Jeanmaire ou avec Aragon, sa découverte d’Antraigues et de l’Ardèche, ses chansons d’amour et ses chansons engagées, qu’il préfère qualifier de chansons "d’expression". Il y évoque la difficulté de cet engagement, la censure, directe ou indirecte, la pression des médias. Cette censure qui ne dit pas son nom, larvée, déguisée en bonne conscience d’une société qui voudrait oublier son histoire et son humanité.
Mais plus forts que toutes les censures, les mots des poètes peuplent à tout jamais les mémoires populaires.
Les couplets de Nuit et brouillard continuent de résonner, ne cessent de remémorer...
"On me dit à présent que ces mots n’ont plus cours
qu’il vaut mieux ne chanter que des chansons d’amour
que le sang sèche vite en entrant dans l’histoire
et qu’il ne sert à rien de prendre une guitare
Mais qui donc est de taille à pouvoir m’arrêter
l’ombre s’est faite humaine aujourd’hui c’est l’été
je twisterais les mots s’il fallait les twister
pour qu’un jour les enfants sachent qui vous étiez...".
C’est ce poète - témoin que les jeunes lycéens d’Aubenas ont rencontré il y a trois ans. Témoin de 50 ans d’histoire, de combats humanistes et populaires, poète de l’amour et de l’engagement, de la justice et de l’égalité.
"La souffrance enfante les songes
Comme une ruche ses abeilles
L’homme crie où son fer le ronge
Et sa plaie engendre un soleil
Plus beau que les anciens mensonges"
Au Panthéon de ceux dont les plaies ont engendré des soleils, aux côtés de Louis Aragon, de Federico Garcia Lorca ou de Pablo Neruda, Jean Ferrat a désormais rejoint ceux-là mêmes qu’il chantait.
Thierry Borde
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