MediasCitoyens

Avenir de la radio : la Radio Numérique Terrestre (RNT) en question

22 mars 2010.

A l’heure où la Télévision numérique terrestre (TNT) s’impose peu à peu sur le territoire français, la question de la numérisation de la radio se pose toujours. Le 15 janvier dernier, la commission sénatoriale sur l’ « avenir de la radio » réunissait les acteurs majeurs des radios françaises pour un tour de table fort instructif. Un débat où les positions s’affinent : des grands groupes privés qui souhaitent oublier la Radio Numérique Terrestre au profit des technologies de l’internet mobile aux radios associatives qui voient la possibilité de préserver le rôle citoyen et démocratique de la radio. Un tour d’horizon des enjeux de la RNT à travers lesquels se joue aussi le choix d’un modèle social et démocratique.Lire la suite

Effrayante et attrayante, pleine à la fois de promesses et de craintes, la radio numérique terrestre, RNT, ne cesse de lanciner le monde de la radio notamment depuis 2004 et la loi sur l’adaptation des technologies numériques. Depuis, le CSA (Conseil Supérieur de l’Audiovisuel) n’a eu de cesse de convaincre les radios de la nécessité du passage de la technologie analogique à la technologie numérique. A l’origine, les grands groupes privés furent les premiers défenseurs de cette nouvelle technologie, entrevoyant en elle un nouvel eldorado de la radio commerciale, immense terre fertile où les recettes publicitaires auraient jailli d’un audimat démultiplié.

A l’inverse, les radios associatives (radios de catégorie A, voir encadré) furent plus craintives. Dépendantes des aides publiques attenantes à leur rôle de service public, rien dans cette perspective ne permettait de penser que la vision démocratique d’une radio au service de la citoyenneté et du développement local aurait une place dans ce paysage. D’autant que le passage au numérique représente un surcoût certain pour tous les acteurs de cette aventure.

Aujourd’hui, la situation s’est inversée. Les « grands » des radios dénoncent aujourd’hui une technologie qu’ils jugent désormais obsolète face aux rapides avancées de l’internet mobile. Tandis que les radios associatives demandent le lancement le plus rapide possible de la RNT.

Un peu d’histoire

Que s’est-il passé entre temps ? Comment expliquer un tel revirement ? Afin de mieux comprendre tous les enjeux représentés par cette évolution technologique, il est nécessaire de comprendre le paysage actuel de la radio et son rôle dans notre société démocratique. Lorsque la bande FM se trouve « libérée » en 1981, seules jusqu’alors quelques radios installées à l’étranger pouvaient être entendues en France : RTL (qui émet du Luxembourg), RMC (à Monaco) et Europe 1 (dans la Sarre). Par ailleurs, les années 70 ont été le théâtre des radios pirates. Radios musicales, mais aussi radios de lutte comme Lorraine Coeur d’Acier, la radio des sidérurgistes en lutte lors de la fermeture des bassins miniers de Longwy. La radio se fait alors illégalement dans la mairie de la ville, l’émetteur dans le clocher de l’église. La radio soude la population autour de la défense de son territoire, de son patrimoine, de ses emplois.

Les années 80 et 90 verront se mettre en place le paysage radiophonique actuel. Les radios associatives obtiennent l’aide du FSER (le fond de soutien à l’expression radiophonique, voir encadré), reconnaissant ainsi leur rôle citoyen, et les définissant comme des radios de communication sociale de proximité. En 1984, la publicité est autorisée sur les ondes. Différentes catégories de radios sont déterminées (voir encadré). Les radios commerciales se ruent à corps perdu dans la recherche d’audimat et de recettes publicitaires. Entre les deux, des radios commerciales indépendantes vivent, autres éléments de la nécessaire diversité et de l’équilibre du paysage radiophonique.

Il existe cinq catégories de radios privées définies par le CSA
Catégorie A Cette catégorie est constituée de radios associatives de proximité ou communautaires, éligibles au fonds de soutien à l’expression radiophonique
Catégorie BCes stations locales indépendantes sont des radios commerciales qui participent à l’animation de leur zone économique et contribuent également à l’expression locale
Catégorie CCe sont les stations locales ou régionales affiliées ou abonnées à des réseaux thématiques à vocation nationale
Catégorie DCe sont des réseaux thématiques à vocation nationale
Catégorie EIl s’agit des trois radios généralistes à vocation nationale, Europe 1, RTL et RMC Info. Elles existaient toutes les trois avant 1982, avec le statut de radios périphériques puisqu’elles émettaient depuis l’étranger (la Sarre, le Luxembourg, la principauté de Monaco), en exploitant des émetteurs en modulation d’amplitude sur les grandes ondes.
Sourcewww.csa.fr
Qu’est-ce que le Fond de Soutien à l’Expression Radiophonique (FSER) ?
FSERCréé en 1982, le Fonds de soutien à l’expression radiophonique locale (FSER) a pour objet de permettre aux radios associatives locales d’assurer leur mission de communication sociale de proximité, grâce à des aides prévues à l’article 80 de la loi n° 86-1067 du 30 septembre 1986 relative à la liberté de communication. Les subventions du FSER sont attribuées par le ministre chargé de la communication aux radios locales associatives accomplissant une mission de communication sociale de proximité, dont les ressources publicitaires sont inférieures à 20 % de leur chiffre d’affaires total.
La mission de communication sociale de proximité est entendue comme le fait de favoriser les échanges entre les groupes sociaux et culturels, l’expression des différents courants socioculturels, le soutien au développement local, la protection de l’environnement ou la lutte contre l’exclusion.
Auparavant financé par une taxe sur la publicité audiovisuelle, le FSER est depuis l’an passé financé directement par le budget du ministère de la culture suite à la réduction de la publicité sur les télévisions publiques.

Le paysage radiophonique français aujourd’hui

« Le paysage radio français est spécifique par sa richesse et sa diversité » explique Laurence Franceschini (Ministère de la Culture et Communication) lors de la commission sénatoriale du 15 janvier dernier. En effet, la métropole française dispose aujourd’hui de 7000 fréquences, après un « plan FM+ » qui a permis de libérer 1200 fréquences supplémentaires depuis 2006.

22,2% de ces fréquences sont occupés par les radios associatives de catégorie A.

Mais cette richesse ne doit pas faire oublier les inégalités : si l’on peut dénombrer une soixantaine de stations en région parisienne, il reste que 30% de la population française n’a pas encore accès à plus de 10 programmes.

Malgré la télévision, malgré internet et toutes les nouvelles formes de communication, la radio reste un média très populaire. « Je suis intimement convaincu que la radio n’est pas un média ringard », affirme Alain Méar, représentant du CSA. Plus de 8 français sur 10 écoutent la radio 3 heures tous les jours. Et la radio est considérée comme le média le plus crédible, générant la plus forte confiance en termes d’informations.

Ce succès est sans doute aussi la conséquence d’une gestion publique plus pertinente que pour les autres médias. Cette gestion a su jusqu’ici préserver la diversité et les équilibres entre les différentes catégories de radio, du Service Public aux grands groupes commerciaux, en passant par les associatives et les indépendantes. Aucun autre paysage médiatique n’a réussi à préserver ou à créer ces équilibres. Et si la télévision préserve quelques espaces publics au milieu d’un océan financier, la presse écrite est aujourd’hui presque entièrement entre les mains des grands groupes.

Le rôle du CSA, édicté par la loi, est donc de mener les radios à la migration vers les technologies numériques tout en reproduisant à l’identique le sacrosaint équilibre des catégories de radios, et en assurant un accès démocratique à la radio sur l’ensemble du territoire national. Le mode de diffusion qui permet cette égalité d’accès se nomme le brodcast : mode de diffusion direct qui permet l’écoute libre et anonyme sur un territoire donné. Il se différencie du « podcast » qui permet l’écoute de programmes sur internet.

Pourquoi passer au numérique ?

Selon tous les acteurs, hormis les « radios en lutte » (radios de catégories A totalement hostiles au numérique http://radiosenlutte.free.fr/), De leur côté, les "radios en lutte" continuent de se mobiliser contre le numérique la numérisation de la radio est incontournable. La télévision est en train de terminer sa révolution numérique, l’internet bouleverse les usages et les technologies, la radio ne risquerait-elle pas son avenir si elle ne s’adaptait pas ? De plus, le paysage FM se trouve par endroits quelque peu saturé, les grands groupes ne cessent de vouloir se développer malgré le seuil anti concentration (ce seuil anti-concentration interdit à une même personne physique ou morale contrôlant différents réseaux de desservir plus de 150 millions d’habitants) : la RNT permettrait d’accroître le nombre de fréquences et, selon ses défenseurs, permettrait de couvrir une part plus large du territoire en nombre d’auditeurs potentiels. De plus, elle aurait aussi la vertu de mieux développer l’offre radiophonique dans les territoires actuellement les moins dotés .

La mort de la bande FM est-elle pour autant programmée ? Le CSA le souhaite afin de mieux pouvoir passer définitivement au numérique. Mêmes volontaires pour le numérique, les radios ne semblent pas forcément encore prêtes à se projeter vers cette échéance. Dans tous les cas, une période de double diffusion (simulcast) aura lieu, le temps du remplacement de tous les récepteurs radio.

Pourtant, c’est bien ce « simulcast » qui pose le problème essentiel pour la totalité des radios : en effet, pendant cette période, le coût de diffusion sera double. Ce qui fit hésiter les radios associatives et qui fait maintenant reculer les grands groupes, vaccinés par la crise des risques et des lourds investissements.

Ce double coût de diffusion est de plus alourdi par des coûts de fonctionnement : la technologie numérique choisie a comme caractéristique première de lier l’image au son et de donner à voir ce qu’on appelle des « données associées ». La pochette d’un album, le titre et le nom de l’artiste pourront apparaître pendant le passage d’une chanson, ou des informations, ou bien encore des messages publicitaires...

Si l’on voit bien ainsi la manière pour les radios commerciales de rentabiliser ce passage par ces données associées, il est difficile d’appréhender la même logique publicitaire pour des radios associatives, définies à l’origine comme « non commerciales » et limitées par la loi à 20% de recettes publicitaires dans leur budget annuel.

C’est pourquoi le CSA et le gouvernement ont souhaité donner aux radios de catégorie A, considérées au côté du service public comme l’âme démocratique du paysage radiophonique, l’assurance de leur pérennité. En préservant leur part de fréquences et en amorçant des perspectives d’aides nouvelles pour les accompagner dans ce passage au numérique.

Le passage au numérique pour les radios associatives

Pour les radios associatives, le passage au numérique devrait être facilité par les aides publiques. En effet, selon Emmanuel Boutterin, le président du SNRL (Syndicat National des Radios Libres), le ministère de la culture s’est engagé à financer 50% du surcoût induit par ce passage pour les radios de catégorie A.

De plus, de nombreuses Régions commencent à prendre conscience de l’importance des radios et des médias associatifs dans le développement de leur territoire. Aussi quelques unes ont déjà décidé d’accompagner les radios dans cette évolution. C’est le cas de la Région Rhône-Alpes qui abonde désormais l’aide à l’investissement du FSER.

Enfin, selon les syndicats de radios associatives, le principe du regroupement de radios autour d’un « mutliplex » nécessaire à la diffusion peut permettre de trouver des modèles économiques viables.

Pour Hervé Dujardin, le président de la CNRA (confédération nationale des radios libres), il faut « saisir l’opportunité d’une radio numérique innovante, pertinente, réfléchie et respectant les équilibres ». D’autant que selon lui, l’interactivité de la RNT brodcast offre de réels avantages aux radios associatives dont la mission est de faire remonter la parole citoyenne. Même enthousiasme chez Emmanuel boutterin du SNRL qui affirme que « les 600 opérateurs de catégorie A sont prêts à y aller maintenant », ajoutant encore : « il faut donner ce signal au public de la réussite de la radio numérique pour la diversité de la radiodiffusion dans notre pays, pour maintenir un modèle de média qui est aussi un choix de société ».

L’élan actuel des deux grands syndicats de radios associatives SNRL et CNRA montre l’importance pour les radios associatives de saisir aujourd’hui l’opportunité de sauvegarder la part démocratique qu’elles représentent dans le paysage médiatique. Ne pas la saisir aujourd’hui, se cantonner à l’occupation d’une bande FM à l’avenir plus qu’incertain, ne signifierait-il pas se mettre définitivement à la merci des dérives commerciales et libérales en cours et à venir ? Ou bien au contraire faut-il continuer de se méfier des promesses des pouvoirs publics à l’image des radios les plus réfractaires ?

La question de la norme

D’autant que subsiste et subsistera un autre problème de taille : celui de la norme numérique choisie. Alors que tous ses voisins européens ont choisi une norme « DAB » [1], la France, elle, a choisi la norme TDMB [2], utilisée uniquement... en Chine et en Corée pour des services de télévision mobile. Les deux syndicats de radios associatives militent quant à eux pour la norme « DAB+ ».

L’intérêt principal de la norme T DMB choisie est la diffusion de vidéo. Mais, d’une part, l’objectif initial des radios n’est pas forcément de faire de la télé et, d’autre part, cette caractéristique réduit la bande passante pour les programmes radios. Enfin, le T DMB n’étant pas compatible avec le DAB (contrairement au DAB+), ce choix induira donc la fabrication de récepteurs bien plus onéreux du fait qu’ils devront intégrer les deux technologies.

Le faible intérêt des industriels pour la fabrication des récepteurs n’est sans doute pas étranger à ce choix malheureux d’une norme inadéquate au marché autant qu’aux usages. Un choix qui n’est pas sans rappeler d’autres décisions plus que controversées dans le passé, comme celle qui avait consisté à opter pour la norme de télévision analogique SECAM alors que tous les autres pays d’Europe de l’ouest s’équipaient de PAL...

RNT brodcast ou internet mobile ?

Mais cette révolution numérique n’est pas encore acquise. Initialement prévu fin 2008, puis fin 2009, le passage est désormais programmé pour le deuxième semestre 2010 dans trois grandes agglomérations : Paris, Marseille et Nice.

Car l’enjeu de cette « révolution » va bien au-delà d’une simple question technologico-économique. Il s’agit d’un réel enjeu de société, d’un processus qui selon les cas renforcera ou anéantira les équilibres démocratiques institués. Si les grands groupes font aujourd’hui machine arrière, ce n’est pas tant parce qu’ils ne veulent pas supporter les coûts de la RNT au sortir de la crise (les radios commerciales ont connu de forts bons résultats en ce début d’année) mais parce qu’ils entrevoient dans internet, le podcast et la technologie de la téléphonie mobile un eldorado beaucoup plus attirant encore. Pour Pierre Bellanger, le président de Skyrock, d’ici peu nous baignerons « dans un océan wi-fi ». Pour lui, comme pour les autres représentants de grands groupes radios, la RNT est déjà dépassée. Ils en sont persuadés et l’expriment haut et fort : demain, le modèle d’usage de la radio sera celui de l’I Phone, pas celui de récepteurs numériques spécifiques.

Il est vrai que cette technologie internet aussi est tentante, et pas uniquement en termes commerciaux, mais aussi en termes d’informations, de partage de savoirs, d’interactivité... Mais le podcast internet n’est pas neutre. Il n’est pas gratuit, n’assure aucun accès démocratique. Sa diffusion dépend d’opérateurs privés et leur tutelle ne manquerait pas de rapidement se faire ressentir sur le contenu éditorial des radios. Il n’est pas anonyme : « Qu’aurait été la radio par internet en 1940 ? », se demande Rachid Arhab, représentant du CSA.

Mais la RNT n’est pas exclusive et les radios ne feront pas l’économie de s’adapter à ces technologies de l’avenir. Les commerciales ont déjà bien compris les processus d’interactivité à l’œuvre sur internet : l’exemple de Skyrock est en cela tout à fait remarquable, le Service public a déjà mis en place des systèmes de podcast très riches et les radios associatives, comme celles de la CRANC-RA, testent de nouvelles capacités d’archivage et d’échanges de programmes (voir crancra.org), de créations de liens sociaux et de développement de contenus nouveaux via internet (mediascitoyens.org par exemple).

La réflexion sur la neutralité des réseaux et sur l’égalité d’accès à internet doit se poursuivre. La question des radios sur internet, dans sa dimension sociétale, est partie intégrante de la réflexion sur la fracture numérique. L’Etat a sans aucun doute une fonction de régulateur à assumer comme le souligne Bruno Patino, le directeur de France Culture. Les radios associatives ont aussi un rôel à jouer, notamment dans le développement de l’internet citoyen par l’intermédiaire des technologies « libres »...

Aujourd’hui se joue la dernière bataille, décisive pour la RNT. « Si nous ne faisons pas démarrer la RNT avant la fin de l’année, il n’y aura pas de RNT » affirme Alain Méar, du CSA. Une dernière bataille et le début d’une nouvelle longue aventure pour un média encore jeune et pourtant déjà très mûr. Un risque à courir pour préserver un espace démocratique acquis de haute lutte. Un pari sur l’avenir pour protéger encore la part citoyenne de la radio de la pression financière qui voudrait donner le moindre espace de vie publique aux faiseurs d’argent. Pour que perdure ainsi l’exception culturelle radiophonique française.

Thierry Borde

Les citations de ce texte sont extraites des débats de la commission sénatoriale du 15 janvier 2010, présidée par Catherine MORIN-DESAILLY.

Voir les vidéos de la commission sénatoriale du 15 janvier 2010

[1] Digital Audio Broadcasting : système de radiodiffusion de données qui permet de transmettre à la fois des sons, des textes, des images et des séquences vidéo

[2] Terrestrial Digital Multimedia Broadcasting : complément de la norme DAB permettant la diffusion de programmes télévisés sur des petits écrans comme ceux des téléphones mobiles


Accueil du site | Contact | Plan du site | Espace privé | Statistiques | visites : 1240615

Suivre la vie du site fr  Suivre la vie du site A la Une  Suivre la vie du site Dossier : La Radio Numérique Terrestre   ?

Site réalisé avec SPIP 1.9.2c + ALTERNATIVES

Creative Commons License